Les démarches d’évaluation de l’utilité sociale et de l’impact social se sont multipliées ces dernières années. Autant le contexte légal, et notamment la loi cadre de l’économie sociale et solidaire (ESS) publiée en 2014, que la difficulté croissante du secteur associatif pour obtenir des financements publics et privés, ont fait accroître l’intérêt pour ce type de démarche. La multiplicité des méthodes a éveillé l’attention des praticiens et des chercheurs afin de mieux comprendre l’enjeu et la spécificité de chaque proposition
C’est dans ce cadre général que s’est mis en place le Gréus : Groupe de recherche-action sur l’évaluation de l’utilité sociale. Le Gréus a été créé à l’Institut catholique de Paris (ICP), associé au master « Économie solidaire et logique de marché » (ESLM). Cette formation qui prépare à la fois des professionnels et des chercheurs intéressés à travailler dans, ou sur l’ESS, s’est vue interpellée par ces multiples démarches d’évaluation et a décidé de créer un espace de réflexion sur la question. La réflexion a été nourrie par l’accompagnement pratique de quelques évaluations et a conduit le groupe à élaborer une démarche spécifique d’évaluation. Nous présentons ici ses principales caractéristiques à travers le récit de sa construction.
Un lieu de rencontre, d’expérimentation et d’évaluation
L’événement qui a suscité la naissance du Gréus fut une rencontre : un séminaire organisé en 2013 à l’ICP, sur l’évaluation de l’utilité sociale, visant à rassembler les différents acteurs concernés par la question, afin de mieux préciser les enjeux, les méthodes et les conséquences de ce type de démarche. Un groupe s’est constitué à la suite de ce séminaire rassemblant des chercheurs et des professionnels. Les chercheurs s’y sont intéressés car ils y trouvent une nouvelle manière d’aborder une question qui traverse toute l’histoire de la pensée économique : la création de valeur. Les professionnels, quant à eux, cherchent dans le groupe un lieu de mise à distance et d’analyse de leur pratique.
Cette rencontre au sein du Gréus de personnes ayant un statut et un savoir différent, a donné une coloration particulière à l’identité du groupe, à son travail et à la démarche élaborée : celle de la « recherche-action ». Il ne s’agit pas seulement d’une recherche au service de l’action, mais d’un lieu où la connaissance est co-construite à partir de deux types de savoir : celui des académiques et celui des praticiens.
Deux pratiques d’évaluation ont constitué la base première de réflexion et de construction de la démarche du Gréus : celle menée à l’association de l’Arche de Jean Vanier, et celle conduite à l’UCPA par deux doctorants en bourse Cifre. Les deux pratiques ont été réalisées dans la durée, permettant ainsi l’exploration de différentes dynamiques et la création d’outils ad hoc, ainsi que l’analyse en profondeur des résultats et la modélisation progressive de la démarche.
De manière simultanée à ces deux démarches, d’autres pratiques plus courtes sont menées, mobilisant souvent les étudiants du Master ESLM pendant leur stage ou comme consultants juniors une fois diplômés : à Emmaüs Connect, à l’association des Cités du Secours catholique (évaluation de trois dispositifs différents), à la Fédération des Écoles de parents et éducateurs, à l’Uriopss Pays de la Loire, à Joséphine pour la beauté des femmes, à Espérer 95’, aux Semaines sociales de France, à l’Accueil familial de vacance du Secours catholique.
Une nouvelle démarche de longue durée vient d’être lancée avec la Croix-Rouge française pour les accompagner à l’élaboration des outils internes d’évaluation de l’utilité sociale. Le suivi de ces pratiques réalisé en même temps qu’on faisait la lecture et l’analyse commune de différentes théories sur la valeur, a permis au groupe de construire progressivement un modèle de démarche concrétisé sous forme de guide. Une version abrégée du guide est présentée dans une publication interne de l’UCPA
L’une des premières questions abordées au sein du Gréus fut autour de la terminologie à employer, notamment entre « utilité sociale » et « impact social ». Cette question a conduit le groupe à étudier l’origine des deux concepts et à faire un choix au niveau sémantique et au niveau épistémologique. Nous avons retenu en priorité le terme d’utilité sociale pour désigner la manière spécifique de chaque structure de contribuer à faire société.
L’identification de l’utilité sociale constitue la première étape de la démarche, permettant de nommer sa singularité propre comme acteur social. Elle répond à l’objectif de « rendre compte » plutôt que de « rendre des comptes ». Elle dit la raison d’être de la structure, « ce à quoi on tient »
La relation comme source de valeur et de connaissance
Le pragmatisme de John Dewey
Au niveau pratique, cette approche pragmatiste et relationnelle de l’évaluation se traduit dans la démarche, par la création d’un « comité d’identification d’utilité sociale » composé de personnes internes à la structure et des évaluateurs externes. Dans le cadre de ce comité, les acteurs de la structure deviennent également des chercheurs. Le Gréus se situe de ce fait dans la « recherche partenariale » : c’est la relation de partenariat qui devient source de connaissance. Quant à l’approche relationnelle de la valeur, elle se traduit dans l’utilisation de dynamiques qui visent surtout à faire parler à partir de l’expérience et des relations vécues plutôt que du discours et des principes affichés.
L’utilité sociale comme manière de contribuer à faire société
Le Gréus a adopté l’approche sur l’utilité sociale proposée par Jean Gadrey
L’identification d’une « valeur centrale » singularise la démarche du Gréus et permet de comprendre pourquoi on n’utilise pas un référentiel d’indicateurs prédéfinis. La valeur centrale permet de dire l’originalité du projet et ce qui donne de la cohérence à l’ensemble des actions et des pratiques de la structure. À titre d’exemple, la valeur centrale de l’UCPA a été nommée en termes de « sociabilité nomade », pour désigner la valeur d’une rencontre extra-ordinaire, qui ne crée pas nécessairement des liens dans la durée mais qui permet de construire une représentation commune du monde. Et celle de l’Arche, a été associée au fait de mettre « la fragilité au centre du vivre ensemble », donnant ainsi à voir le rôle positif de la fragilité, seule source d’une véritable inter-dépendance.
Les dimensions instrumentales et constitutives de l’action
Une fois identifiée l’utilité sociale de la structure, on cherche à la mesurer. On construit alors des indicateurs qui permettent de quantifier l’effet produit et de vérifier la création de la valeur identifiée. Ces indicateurs mesurent autant « l’agir constitutif » de la structure que son « agir instrumental »
La mesure de « l’agir instrumental » est plus proche de ce qu’on appelle habituellement « l’impact social », et les indicateurs utilisés permettent de comparer l’impact de la structure à celui d’autres structures proches. Tandis que les indicateurs de « l’agir constitutif » visent à mesurer et justifier la création d’une valeur sociale propre et spécifique de la structure. Cette double approche de l’action devrait permettre à la structure de revisiter sa stratégie à partir de l’évaluation d’utilité sociale réalisée.
En guise de conclusion nous disons que l’approche du Gréus peut être qualifiée de « relationnelle » car la relation y apparaît à la fois comme source de valeur et comme la base du processus d’évaluation.