L’approche essentiellement technique du processus de décentralisation de la production d’électricité révèle une sous-estimation de la place du territoire local au sein du réseau électrique. Le modèle coopératif citoyen donne une proximité au processus de transition. Il est initié par une frange de la population émanant des territoires, adeptes précoces et intuitifs du changement. Ces praticiens que l’on nomme ainsi tant ils agissent et soignent le lien social, incarnent un nouveau modèle qui pourrait devenir le premier maillon de la nouvelle chaîne énergétique en mal de visibilité, à condition de lui en donner les moyens.
Genèse des initiatives citoyennes
« Coopératives citoyennes », « communautés énergétiques », « projet collectif », « sociétés locales à gouvernance citoyenne », « centrales villageoises » : la multitude des termes employés pour nommer ce concept révèle à la fois un développement significatif — plus de trois cents projets sont menés partout en France
Le principe est le même pour chaque collectif qui se lance. Au sein d’un territoire restreint, des réunions d’information sont organisées par un groupe de citoyens et/ou une commune. Grâce à une forte mobilisation initiale captée par des films tels que Demain
Le collectif s’est constitué en mars 2017 après une phase de mobilisation entamée à l’automne. Un noyau dur de quinze personnes a convaincu des épargnants et des entreprises d’investir dans le projet. La région s’est engagée sur une participation à hauteur de 130 000 euros. Après avoir bouclé un budget de 500 000 euros, le collectif exploite aujourd’hui dix-neuf installations photovoltaïques de 9kWc (kilowatt-crête) sur le territoire, inaugurées en mai 2019.
Un modèle embryonnaire
Le modèle économique est viable (les coûts d’investissement sont connus, les prix de vente sont fixés sur vingt ans, un seul client bien identifié EDF). Mais les sociétés pionnières, comme Énergies citoyennes en Pays de Vilaine qui existe depuis 2003 et emploie seize salariés, ne reflètent pas l’état général embryonnaire en France. Les questions du raccordement électrique et des tarifs d’achat résument à elles seules la complexité d’un dispositif administratif bien français.
Les premières réalisations aboutissent « échéances après échéances » grâce à la capacité d’action de celles et ceux qui forment le noyau dur des collectifs. Les groupes s’organisent autour d’une charte co-écrite et en commission (finance, communication, exploitation…). Chacun propose ses compétences. Hommes, femmes, retraités, actifs, techniciens, déjà engagés dans la vie associative... il est difficile pour autant de distinguer une tendance majoritaire qui définirait une sociologie précise de ces bénévoles. Néanmoins, on n’y rentre pas « par hasard » souligne Olivier Aiglon, membre du CEVIVAL. L’engagement s’inscrit « dans une culture, une prise de conscience de ce qui se passe. »
Il faut reconnaître à ces praticiens de la transition énergétique une capacité au-dessus de la moyenne à se positionner au sein d’un groupe qui ne se connaît pas, fonctionne sans hiérarchie, et récolte des fonds importants de manière désintéressée. Le travail du collectif s’inscrit dans une relation de confiance avec les élus locaux. Ces derniers assistent aux réunions et sont perçus comme des facilitateurs ; ils assurent un soutien logistique et trouvent les bonnes personnes au sein des administrations. Plus important, les collectivités financent pour le groupe un accompagnement professionnel utile en phase de mobilisation et de création de société locale.
Une production sociale de l'électricité
Lorsque les panneaux photovoltaïques apparaissent sur les toits, les praticiens espèrent qu’ils constitueront autant de nouveaux repères visuels pour convaincre les autres que l’on peut faire des choses à son échelle. Car l’opinion publique méconnaît son électricité. Les mentalités changent moins vite que les techniques. L’énergie nucléaire a figé nos modèles mentaux dans l’illusion que l’électricité était un bien de consommation comme un autre. Et le retournement nécessaire de l’horizon s’appuie sur un concept mou, reposant sur des sigles en tout genre (PCAET, SRADDAET...). Insuffisant pour emporter les foules.
Où agir ? On dit que les révolutions naissent à la marge. À la périphérie du réseau électrique donc, sans même le formuler pour l’heure, ces poignées d’irréductibles pratiquent la transition énergétique sans se poser de question sur leur légitimité. De l’intérieur, ils créent une densité de liens, de relations apaisées et de production verte, sur des potentialités énergétiques souvent trop faibles pour intéresser les opérateurs privés. Peu importe la faible quantité d’électricité injectée au regard des enjeux globaux, les kilowatts qu’ils produisent ont une valeur sociale. Un maillon manquant de la chaîne énergétique apparaît alors, le premier, celui que les politiques énergétiques d’après-guerre ont occulté, contribuant au fil des décennies à une désaffection du lieu local.
Dans nos sociétés modernes, la mondialisation a absorbé le local et les infrastructures de l’électricité centralisée, s’ajoutant aux paysages, ont masqué la nécessité de laisser le territoire, celui dont on dépend au quotidien, définir sa propre contribution énergétique. Il est plus que nécessaire de donner une cohérence territoriale à toutes les échelles du réseau électrique et panser les tensions qui apparaissent quand les emboîtements ne sont pas respectés
Protéger la coopérative du 21e siècle
Une fois le cap de la mise en service franchi, l’heure est à la réflexion au sein des collectifs. Comment convertir les premières actions de court-termes en organisation viable sur plus de vingt ans puisque c’est la durée d’exploitation des sites ? Comment structurer l’échelle locale de la transition énergétique ? D’abord, avec humilité, se donner l’ambition de le faire. Ensuite, les pratiques traditionnelles de communication doivent s’adapter pour participer à l’intégration durable du modèle dans le quotidien local
Un accompagnement professionnel renforcé et spécialisé permettrait d’apporter plus de sérénité dans le fonctionnement des coopératives et les rendrait plus attractives pour la seconde frange de la population qu’il reste à toucher.
La territorialisation des gouvernances citoyennes doit faire l’objet d’une attention constante. Il sera utile de renforcer les interactivités avec les pouvoirs publics, les acteurs économiques locaux, les autres projets sectoriels des circuits courts et les jeunes générations. La question du temps bénévole est souvent évoquée. Des solutions structurantes avec, par exemple, la création d’un compte universel permettant de faire une pause professionnelle pour s’impliquer un moment dans la société locale
Bon nombre de schémas mentaux sont à défaire pour dessiner les contours du modèle coopératif du 21ème siècle et obtenir l’adhésion autour de solutions hybrides et entrepreneuriales
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