Cet article a d’abord été publié dans une version plus longue sur le site de la Chaire Philanthropie de l’ESSEC Business School en 2022. Retrouvez la version longue de cet article et d’autres ressources sur cette page consacrée aux « Stratégies philanthropiques ».
Penser en système(s)
La notion de « changement systémique » trouve sa source dans la pensée systémique
Leur point commun ? L’étude des systèmes, ensembles d’éléments interdépendants qui forment un tout ayant des propriétés et des comportements propres, irréductibles à la somme de chacun des éléments pris séparément.
Un système est d’autant plus complexe qu’il possède d’éléments et surtout d’interactions entre eux. Souvent non linéaires, ces interactions sont caractérisées par des causalités multiples et des boucles de rétroaction
Un système peut être encastré dans un système plus grand, ou interagir avec d’autres systèmes. Autant de propriétés qui échappent au réductionnisme scientifique classique
Changer les systèmes
Qu’est-ce que le changement systémique ? C’est une rupture dans l’équilibre d’un système, qui peut affecter la structure, les ressources, les règles du jeu, les relations de pouvoir, mais aussi les valeurs et les modèles mentaux qui fondent ce système.
Si certaines ruptures peuvent être d’origine naturelle, elles sont souvent le résultat d’une intervention humaine, plus ou moins délibérée.
Par exemple, l’abolition de l’esclavage en France a constitué un changement systémique majeur, qui a nécessité des décennies d’activisme d’un mouvement abolitionniste composite, des révoltes d’esclaves, des contributions intellectuelles de premier plan et des batailles législatives et politiques à l’Assemblée.
Les travaux influents de Donella Meadows
Aux origines de la philanthropie
Dès ses origines, la philanthropie s’est pensée comme une alternative laïque et moderne à la charité chrétienne traditionnelle
En valorisant la science, la recherche d’autonomie et la participation au débat public, les promoteurs de la philanthropie au XIXe siècle
Catherine Duprat, « Le temps des philanthropes. La philanthropie parisienne des Lumières à la Monarchie de juillet », Annales historiques de la Révolution française n° 285, 1991. , en France et en Europe, ont cherché à comprendre et traiter les causes de la pauvreté à la racine.
Ils privilégiaient la réforme sociale à l’assistance directe en agissant sur les institutions, pas seulement sur les personnes. Ce genre d’expérimentations a donné naissance, entre autres, au logement social
Deux siècles et un État-providence plus tard, nous comprenons que les défis sociaux et environnementaux de notre époque font système à l’échelle planétaire : interdépendants, multifactoriels et impossibles à traiter en silos
En parallèle, les fondations ont vu leur nombre et leur capacité financière augmenter fortement depuis le début du XXIe siècle
Par la magnitude de leurs moyens financiers, les plus grandes fondations peuvent avoir un effet systémique en modifiant en profondeur certaines institutions sociales.
On pense par exemple au rôle joué par la Fondation Gates dans l’éradication de la polio ou aux nombreuses infrastructures éducatives, médicales et culturelles construites par la Fondation Vehbi Koç en Turquie.
Certains observateurs disent que ces fondations ont justement trop de pouvoir et que leur capacité de modifier l’équilibre des systèmes de santé ou d’éducation publiques est moins légitime que celle des États
Une autre façon de faire de la philanthropie ?
Des voix s’élèvent néanmoins pour critiquer les pratiques courantes d’un grand nombre de fondations, notamment parmi les entrepreneurs sociaux et le réseau Ashoka
Les financements sont fléchés sur des projets très précis, sous forme de services rendus aux bénéficiaires finaux, pour des durées courtes de 1 à 3 ans. Les résultats attendus doivent être mesurables rapidement et faciles à valoriser, et les exigences d’évaluation sont disproportionnées par rapport aux sommes allouées.
Philanthropes et dirigeants ou dirigeantes de fondations exercent parfois un pouvoir très fort sur les organisations soutenues, même inconsciemment. D’autres critiquent le manque de représentation des bénéficiaires et de diversité dans les instances de décision
Des pratiques finalement assez proches de la charité d’antan et peu susceptibles de changer le statu quo. D’où l’intérêt croissant pour une « philanthropie de changement systémique »
Cette conception de la philanthropie aura-t-elle un véritable écho, au-delà d’un cercle d’acteurs convaincus et déjà engagés? Peut-elle gagner en influence et, si oui, à quelles conditions