Si le secteur des fondations reste encore confidentiel en France (plus de 4 500 fondations et fonds de dotation pour 1,1 million d’associations) et si nos cousins américains ont plus d’un temps d’avance (du moins une poignée de fondations à l’image de la Fondation Bill & Melinda Gates, unique et inclassable de par sa taille), les hommes et les femmes qui incarnent ces métiers inventent chaque jour de nouvelles façons de travailler portant une « révolution philanthropique en marche
Philanthrope, un métier à part entière ?
Distinguons rapidement le philanthrope (celui qui donne son argent), de celui qui gère la politique de don. Il n’existe pas en français de nom communément admis pour désigner le(s) métier(s) des hommes et des femmes qui composent les équipes des fondations.
Si à l’instar du secteur associatif, il existe des délégués généraux ou des secrétaires généraux (ce qui en soit ne caractérise pas un secteur en particulier), il n’y a aucun vocable pour désigner les métiers des membres de leurs équipes. Pourtant, si ces métiers ne se nomment pas - comme on désignerait un avocat ou un instituteur -, ils n’en existent pas moins.
Sans remonter aux temps immémoriaux des fondations, la professionnalisation du secteur bénéficie largement d’une prise en considération par les pouvoirs publics à la fin des années 1980. En 1989, le terme « mécénat » fait officiellement son apparition dans la terminologie administrative
En 2003, Jean-Jacques Aillagon fait voter la loi du 1er août 2003 relative au mécénat, aux associations et aux fondations qui consacre définitivement le mécénat dans le paysage français. Alors que la France dispose du « régime fiscal le plus généreux au monde » en matière de mécénat
Il n’en va pas de même pour tous les métiers de la philanthropie. Ainsi, dès 1989, le Comité de la Charte porte-t-il pour ambition de « préserver et développer une relation de confiance avec les donateurs ».
L’Association française des fundraisers (AFF) a été précurseur en produisant en 2011 le référentiel des métiers du « fundraising », puis en mettant en place une certification dédiée. En 2011, l’Admical a publié une Charte du mécénat. Le ministère de la Culture, précurseur en termes de pilotage du mécénat, a lui aussi publié une Charte du mécénat culturel en 2014.
Suite à la loi Hamon de 2014, le Conseil supérieur de l’économie sociale et solidaire a quant à lui impulsé un Guide des bonnes pratiques de l’ESS. Néanmoins, rien qui ne concerne directement les fondations distributrices et opératrices.
En 2017, le Centre français des fonds et fondations (CFF) a initié un travail sur les métiers et compétences dans les fonds et fondations bailleurs de fonds, qu’elle a confié au Groupe Next’Gen, rassemblement informel de jeunes professionnels issus du secteur.
Mais toujours aucun diplôme, ni aucune certification ne correspondent à l’exercice de ce métier, alors même que le milieu des fondations prend de l’ampleur (+ 43% de création des seules fondations entre 2009 et 2014
Commencer - ou réorienter - son activité professionnelle dans le secteur de l’intérêt général est une évidence pour celles et ceux en quête de sens dans leur activité. Pour autant, bienveillance et générosité ne suffisent pas. La professionnalisation du secteur des associations et des fondations, avec ses procédures, ses bilans et ses indicateurs fait de plus en plus ressembler notre quotidien à celui d’une entreprise du secteur marchand.
Et si dans certaines fonctions, le but ultime de ces tâches quotidiennes a beau être une motivation, il n’est pas toujours palpable. Faut-il s’en inquiéter ? Ou faut-il au contraire y voir un besoin de structuration de nos métiers selon l’adage anglo-saxon « doing good and doing well » ?
Un métier d’assembleur
Bien trop souvent, la fondation est perçue comme un « guichet » ou pire, comme l’émanation d’un acte de charité. La fondation obéit pourtant à une mission sociale clairement définie. Elle n’a pas vocation à se substituer à la puissance publique ni à empiéter sur les missions des associations.
Elle incarne une singularité bien à elle ; pivot entre plusieurs écosystèmes : mécénat, pouvoirs publics, citoyens, bénéficiaires... Ainsi, une fondation d’entreprise par exemple devient-elle vecteur des possibles entre l’entreprise à but lucratif et le bien commun.
Comme le rappelle Benoit Miribel, président du CFF, « donner ne s’improvise pas
« L’acte de don étant nécessairement lié au fait de posséder, il est compliqué encore par le malaise que les catholiques entretiennent avec le monde de l’argent. Malaise qui a trouvé dans l’approche marxiste une solide caisse de résonance : la critique marxiste de la philanthropie positionne cette dernière comme un outil de contrôle des classes inférieures par les classes supérieures
Cette idée de philanthropie comme prolongement d’une charité malvenue reste trop communément admise en France. Pire, la philanthropie elle-même n’intègre pas assez les sciences sociales (et encore moins économiques). Pourtant, depuis les travaux de Marcel Mauss, il est reconnu que « le don est le départ d'une relation de réciprocité
Depuis plus de 30 ans, les métiers des fondations se sont inventés sans pour autant se formaliser. Aujourd’hui, le métier de « GrantMaker » (dont il n’existe pas d’équivalent français) s’inspire des modèles anglo-saxons.
Sans chercher à affirmer une spécificité du modèle français, l’avenir des métiers des fondations n’est pas celui d’une redistribution de la richesse mais bien celui d’assembleurs, capables d’accompagner les structures qu’ils financent et de traduire les enjeux sociétaux en réponses pérennes adaptées qui intègrent les nouvelles formes émergentes (philanthropiques ou social business) dans une porosité de l’écosystème de l’économie sociale et solidaire et au-delà.
Une porosité assumée des secteurs
Le GrantMaker est aujourd’hui au carrefour de l’intérêt général. Les structures dans lesquelles il évolue œuvrent bien au-delà de la simple sélection de bénéficiaires (appel à projets) ou de la rédaction de conventions de partenariat (juridique). Elles accompagnent les philanthropes, sont à l’écoute des besoins du terrain, et contribuent au bon déploiement des projets, évaluent leurs programmes. Elles prolongent même de plus en plus des politiques publiques (comme l’aide à l’enfance), voire les initient (programmes de soins palliatifs) : autant de compétences requises chez ces professionnels du secteur.
Le GrantMaker crée des passerelles et des ponts ; entre acteurs associatifs, mais aussi entre l’entreprise et ses parties prenantes dans le cadre de fondation d’entreprise. Il dialogue en permanence avec des acteurs divers : ses bénéficiaires, sa gouvernance, ses pairs, la puissance publique. Il évalue ses résultats et ses effets. Il est à la fois chef de projet, catalyseur, producteur…
Comme un poste « hydride », qui agit au croisement d’une complexité des systèmes actuels, des difficultés à répondre aux enjeux sociétaux et des solutions émergentes mais manquantes de volume d’impact.
L’ambition devient d’établir la chaîne de valeur la plus performante possible, ce qui requiert agilité et conviction. N’oublions pas tout ce qui n’est pas marqué dans la fiche de poste d’un « Grantmaker » : le pouvoir incroyable qui nous est donné pour impliquer des salariés plus avertis de leur empreinte sociale et celle de leur entreprise, former des futurs entrepreneurs sociaux ou tout simplement embarquer des citoyens plus acteurs du changement.
Le secteur de l’ESS (dont font partie les fondations) se réinvente chaque jour : désormais, la structure juridique ne prévaut plus sur la mission sociale. Là où il y a quelques années, l’association jouait le rôle d’une troisième voie entre la puissance publique et le secteur privé, le secteur de l’ESS rebat les cartes.
L’hybridation des modèles est une réalité : une association détient un fonds de dotation et une entreprise ESUS à la fois pour diversifier ses fonds et se donner tous les moyens de mettre en œuvre son action. Le secteur des fondations ne se contente plus de parler de philanthropie. Il embrasse tout aussi bien le champ de l’innovation sociale, de la mesure d’impact et des contrats à impacts sociaux.
Au final, le secteur des fondations emploie des experts qui bien souvent s’ignorent, faute d’être reconnus. Mais s’il ne se donne pas les moyens de ses propres ambitions, le secteur verra à la fois s’évaporer ces professionnels confrontés à un manque d’évolution au sein de leurs propres fondations, mais aussi une concurrence de nouveaux métiers venus à la philanthropie pour chercher de la croissance.
Nos métiers s’écrivent et s’inventent dès maintenant. Ils grandiront en même temps que la mutation du secteur qui voit des acteurs économiques affronter leurs engagements sociétaux, et les acteurs de l’intérêt général qui se professionnalisent.
Plus que jamais, il faut le former et le professionnaliser. C’est la condition de sa propre réussite. Les passerelles professionnelles doivent également permettre une meilleure mobilité souhaitée. Au même titre que les associations se sont professionnalisées il y a plus de trente ans, le secteur des fondations doit faire sa mue.