Cet article est initialement paru le 13 octobre 2021 dans The Conversation France theconversation.com
sous licence Creative Commons CC BY-ND 4.0. Lancé en 2015, The Conversation France est un média généraliste en ligne qui fédère, sous la forme d’une association à but non lucratif, les établissements d’enseignement supérieur et de recherche francophones.
À travers les prises de position de Sandrine Rousseau, la primaire Europe Écologie Les Verts (EELV)
Cette réhabilitation amène à dépasser la quasi-réduction, au XXIe siècle, de la radicalité au danger du radicalisme entendu comme la prise de pouvoir d’un autoritarisme religieux par la violence, en particulier lié au phénomène djihadiste.
La dimension radicale de l’engagement se distingue clairement du paradigme explicatif de la radicalisation « recouvrant à la fois les dérives individuelles, le passage à l’acte terroriste ou l’usage de la violence politique »
Pour reprendre les travaux de la sociologue Isabelle Sommier, les engagements sont revendiqués comme radicaux au sens où ils s’inscrivent dans « une posture de rupture vis-à-vis de la société d’appartenance, acceptent au moins en théorie le recours à des formes non conventionnelles d’action politique éventuellement illégales, voire violentes »
Le politiste Felix Butzlaff, examine les reconfigurations du rapport à l’émancipation depuis le XIXe siècle et leurs répercussions sur les mouvements sociaux et les partis politiques contemporains
Il structure son analyse autour de l’examen de trois ambiguïtés conceptuelles sur la lecture et la compréhension du processus émancipateur : le rôle de l’autolibération (self-liberation) dans le « qui » (who ?) de l’émancipation, celui d’un but positif (utopie, idéologie…) dans le « vers quoi » (to what end ?) et la place respective des dimensions individuelle et collective de l’engagement dans le « comment » (in what way ?).
La reconfiguration contemporaine des partis politiques et des mouvements sociaux autour d’une conception de plus en plus individualiste, autocentrée et processuelle explique, selon lui, la difficulté de l’organisation politique de l’émancipation. Il l’associe à une approche où les mobilisations « ne sont pas guidées par des buts prédéfinis, mais constituent des arènes pour des expérimentations et des alternatives symboliques dans un sens foucaldien. »
Une enquête auprès de 130 responsables d'associations et activistes
En se demandant si, et de quelle manière, les différentes revendications qui émergent à notre époque se rejoignent dans un horizon émancipateur commun, ma recherche s’inscrit en complémentarité avec les travaux sur la crise contemporaine de la démocratie représentative
Afin d’analyser les modalités d’expression de cet horizon émancipateur commun, j’ai effectué, entre juin 2019 et août 2020, soit avant et pendant la crise sanitaire de COVID-19, une enquête qualitative
Cette enquête questionne une cohabitation paradoxale : la prise de conscience de la nécessité de faire alliance pour être efficace et la méfiance vis-à-vis d’une convergence des luttes potentiellement source d’occultation des divergences entre militants et militantes et revendications ainsi que des hiérarchies et luttes pour l’hégémonie.
Des «utopies réelles» comme seule réalismes
Les responsables d’associations et activistes interrogés ne se situent pas que dans le contre, mais aussi dans le ou plutôt les pour au pluriel, puisqu’il s’agit à travers la diversité des tactiques (plaidoyer, désobéissance civile) et des expérimentations du « faire (en) commun » de mettre en oeuvre des « utopies réelles »
Les expérimentations prennent la forme d’une réappropriation collective de l’espace et de la parole par des performances, telles que des collages, des flash mob, des occupations jusqu’à la mise en place de zones à défendre (ZAD) ou la création de lieux questionnant le plus possible, voire mettant en suspens, les rapports de domination.
Dans un contexte de discrédit de l’approche réformiste jugée trop peu efficace, voire trompeuse, l’utopie en actes est valorisée comme une repolitisation nécessaire, et même — paradoxalement — comme le seul pragmatisme à l’ère des urgences sociales et écologiques.
Considérant que les répertoires d’actions « classiques » telles que les manifestations ou le plaidoyer ne sont pas suffisants, et qu’une rupture révolutionnaire ne serait ni réaliste ni souhaitable, la construction d’« alternatives émancipatrices dans les espaces et les fissures » du système existant est ainsi présentée comme formant « des institutions, des relations et des pratiques […] ici et maintenant, qui préfigurent un monde idéal »
Les mobilisations contemporaines contre les injustices sont ainsi d’une radicalité fluide, dans la mesure où elles reposent sur le diagnostic de l’interdépendance des dominations pour faire émerger celle des émancipations. Valorisée en tant que démarche d’appréhension des injustices par ce qui les constitue, cette radicalité fluide caractérise aussi les modalités de l’engagement et leurs expressions.
Le modèle du « grand soir » est mis à distance dans le rejet de ce qui est associé à une mise en doctrine, tout comme celui des « petits matins qui chantent » pour se revendiquer de celui des « petits jardins », des « jardins partagés ». La méfiance envers ce qui est associé à un risque de recomposition d’une unité hégémonique, voire totalitaire, amène à prendre de la distance vis-à-vis de toute généralisation, qu’elle soit procédurale ou idéologique.
Co-construire l'émancipation dans le « faire (en) commun »
« Si tu es venu pour m’aider, tu perds ton temps, mais si tu es venu parce que tu penses que ta libération est liée à la mienne, alors travaillons ensemble ».
Nombreuses et nombreux sont les responsables d’associations et activistes interrogés qui citent cette célèbre phrase attribuée à l’activiste aborigène d’Australie Lisa Watson pour appeler à la vigilance face à la tentation de penser le « qui » des mobilisations dans une recomposition des dominations, et non dans une logique de co-construction émancipatrice.
L’enjeu est de partager une émancipation qui ne se réduise pas à un moment ou un acte libérateurs, mais qui consiste dans « la transformation des relations et des identités antérieures, la définition de nouvelles subjectivités »
Le suspens est de nature différente entre ces deux interrogations : la première n’a pas été abordée explicitement par les personnes interrogées alors que la seconde a été posée comme une question sans réponse, voire une question qui devait rester ouverte pour ne pas perdre son pouvoir transformatif.
Les militant·e·s et activistes interviewé·e·s abordent souvent le lien entre local et global de manière elliptique, voire énigmatique, à travers une affirmation métaphorique — « les îlots feront les archipels » —, métaphore associée principalement au municipalisme libertaire
Les mobilisations contemporaines contre les injustices sont ainsi à la fois radicales, par les remises en cause qu’elles portent, et fluides, dans le « comment » et le « vers quoi » des réponses qu’elles incarnent.