Organisée par la Fonda en partenariat avec le groupe Domplus, le Numa Paris et le Carrefour des innovations sociales, la rencontre Fond’après du 30 octobre 2018 a permis d’explorer les liens entre open data et innovation sociale.
Elle réunissait Frédéric Bardolle (cofondateur de Data for Good), Tom Coquereau (data scientist pour le groupe Domplus) et Bénédicte Pachod (de la Mission Stratégie de Recherche et d’innovation du CGET, coordinatrice du Carrefour des innovations sociales). La rencontre était animée par Steven Bertal, administrateur de la Fonda, directeur associé de Génération 2 Conseil et co-fondateur du Social Good Accelerator.
Synthèse des échanges rédigée par Claire Rothiot, chargée de communication de la Fonda.
L’open data, pour « données ouvertes », renvoie aux données numériques libres d’accès et d’utilisation par tout usager, sans restriction financière. Ces données peuvent être d’origine publique ou privée (collectivité, service public, entreprise, association…) et sont diffusées sous une licence ouverte. Si elles concernent des individus, elles sont le plus souvent anonymisées
L’innovation sociale quant à elle ̶ l’usage du terme est assez récent ̶ nomme ainsi tout « projet consistant à offrir des produits ou des services [permettant] de répondre à des besoins sociaux non ou mal satisfaits, que ce soit dans les conditions actuelles du marché ou dans le cadre des politiques publiques »
Open data et innovation sociale : deux grandes tendances
L’État français engage à la fin des années 1970 une réflexion pour rendre accessibles les données publiques aux citoyens. En 2011 naît Étalab, qui développe et maintient le portail des données ouvertes du gouvernement français data.gouv.fr. S’inscrivant dans une dynamique impulsée au niveau européen
Certains acteurs privés sont également tenus de communiquer des données d’intérêt général, par exemple concernant l’exploitation des services publics de l’énergie ou de l’eau, les transactions immobilières, ou encore la gestion et le recyclage des déchets.
L’innovation sociale est un concept de plus en plus utilisé et reconnu. En 2017, la Commission européenne à la recherche, à l'innovation et à la science
Les enjeux que soulèvent d’une part l’open data et d’autre part l’innovation sociale se répondent. Dans les deux cas, il y a une volonté forte d’inclusion, car l’innovation sociale cherche à répondre à des besoins non couverts et l’open data se destine au plus grand nombre. L’enjeu d’utilité est également partagé. Enfin, ces deux tendances ont en commun un enjeu d’appropriation et d’acculturation, comme leviers de développement de nouveaux services et outils sur les territoires.
Les données ouvertes, exploitables par les innovateurs sociaux ?
« Data is the new soil » (les données sont un terreau), disait Henri Verdier
L’agrégation des data et leur traduction en informations nécessitent des compétences en analyse et en développement informatique. C'est le métier de data scientist (analyste de données). La présentation de Tom Coquereau, data scientist pour le groupe Domplus expose les grandes étapes de la transformation des données en indicateurs activables. Il faut organiser la collecte des données par le biais d’algorithmes, enrichir, croiser les données ouvertes avec celles dont dispose l’organisation pour en tirer des informations pertinentes, lisibles et activables.
— Focus sur le travail d’un data scientist au sein du groupe Domplus
Le groupe Domplus a fait de l’analyse de données son expertise et la met au service d’organisations de protection sociale, de prévoyance ou mutualistes afin de répondre de manière pertinente et préventive aux besoins de leurs bénéficiaires. Domplus travaille à partir des données personnelles des bénéficiaires et les agrège avec d’autres données, notamment de l’open data.
Lors de la rencontre Fond’après, Tom Coquereau, data scientist pour Domplus, a détaillé les grandes étapes de son travail. Pour dégager des informations pertinentes, il est nécessaire d’organiser la collecte et le traitement des données, dans le respect des règles de protection des données et avec une vision éthique claire, avec la conscience de l’impact de son travail, qui doit être au service de la personne.
La première étape consiste à « sortir le robot de l’humain », c’est-à-dire de distinguer les tâches qui peuvent être réalisées par la machine (machine learning) et par l’humain, qui cherche le sens à trouver dans la donnée disponible (qu’elle soit privée ou publique) et la manière dont il est possible de l’activer. Par exemple, le data scientist croisera les données personnelles d’un bénéficiaire (liées par exemple à sa maladie) et celles ouvertes qui donnent des informations sur son environnement (distances à parcourir pour aller chez le médecin…). Une fois les données traitées, le data scientist doit faire en sorte que les conseillers Domplus, en relation avec les bénéficiaires, puissent l’utiliser. Pour cela, un tableau de bord est généré : il traduit les données en indications qui permettront d’orienter les échanges dans une optique de prévention.
Au-delà de ces aspects techniques, l’open data comme nouvelle pratique pour s’informer et informer est encore méconnue de nombreux acteurs publics ou privés.
Ainsi par exemple, l’effort consenti par les moyennes et grandes collectivités pour ouvrir leurs données publiques demeure inégal, malgré l’obligation légale. Parfois, la réponse à cette obligation vise un effet de communication, sans pour autant que les citoyens puissent vraiment se saisir des données affichées.
L’État agit pour que la culture de l’open data se développe dans les collectivités : la direction interministérielle du numérique et du système d'information et de communication de l'État (Dinsic) a pour mission d’accompagner les collectivités dans cette transition, en lien avec l’association Open Data France ; par ailleurs, les collectivités peuvent également se saisir du programme Entrepreneur d’intérêt général.
Les entreprises, quant à elles, disposent également de données pouvant servir l’intérêt général sur les territoires, mais n’ont pas toujours cette culture d’ouverture.
Finalement, le rôle de traduction des données pour une lecture par les citoyens est souvent endossé par des associations actrices de la « civic tech ». Il y a derrière cette démarche un objectif de transparence, afin de renforcer la connaissance des citoyens et leur fournir des leviers d’interpellation
Les innovateurs sociaux doivent ainsi composer avec des sources d’informations variées et plus ou moins qualifiées, parfois demander l’accès à de la donnée publique non ouverte
— L’open data pour structurer l’innovation sociale : focus sur le Carrefour des innovations sociales
Le Carrefour des innovations sociales (CIS) s’appuie sur l’open data disponible (fiches projets en ligne sur les sites d’acteurs agrégeant et accompagnant l’innovation sociale) pour recenser et cartographier toutes les innovations sociales en France. La plateforme propose un moteur et des filtres de recherche permettant à tout innovateur social de repérer et trouver les projets qui peuvent l’inspirer parmi l’ensemble de ces innovations. Ce faisant, le Carrefour des innovations sociales améliore l’accessibilité et offre une visibilité nouvelle à ces innovations dispersées et contribue à l’impact et au développement des projets.
Au-delà d’être un levier technique, l’open data renvoie à une éthique du partage et du « commun ». La gouvernance du collectif de partenaires impliqués dans le projet (une cinquantaine) est marquée par cette éthique : il s’agit pour tous les acteurs de partager et de faire circuler leurs informations. Il y a derrière cela une acculturation à ce qu’est l’open data, une volonté de mieux comprendre les enjeux sous-jacents de propriété des données et de protection, ce qu’il est possible ou non de faire. Chaque partenaire choisit ainsi les informations qu’il souhaite voir partagées sur le CIS.
Les innovateurs sociaux, ambassadeurs du mouvement de l’open data ?
En d’autres termes, on est encore au début du mouvement. Mettre l’open data au service de l’innovation sociale implique de faire se rencontrer les acteurs de l’intérêt général et des acteurs des technologies numériques (appelés « tech »).
Selon les tous premiers chiffres d’une étude européenne lancée par le Social Good Accelerator
La dynamique d’acculturation de l’open data peut être rapprochée de celle de l’open source (ouverture du code source des logiciels), dynamique qui s’est installée progressivement et est aujourd’hui incontournable. L’ouverture et le travail en commun permettent de développer plus rapidement de nouveaux services efficaces et performants.
L’usage des données ouvertes, quels risques et limites ?
Comme toutes les données numériques, l’open data est soumise à une réglementation d’usage et de partage. Ainsi, les innovateurs sociaux qui traitent des données doivent avoir conscience des enjeux liés à leur valeur, à leur caractère potentiellement sensible, à leur protection. La réglementation européenne (RGPD) précise les bonnes pratiques à adopter, comme celle de demander à la personne son consentement sur l’usage qui sera fait des données qu’elle fournit. D’autres initiatives permettent de guider l’utilisateur de données dans une démarche éthique comme Le serment d’Hippocrate pour data scientist, charte développée par Data for good.
S’il est, en principe, possible à tous de se saisir des données ouvertes, ce sont les grandes entreprises qui, dotées de moyens pour le faire (en croisant ces données avec les données privées dont elles disposent), y parviennent le mieux, avec parfois l’objectif d’en dégager une forte valeur économique. Cela doit-il pour autant limiter l’open data ?
Si l’on peut regretter que certains acteurs tirent un profit économique d’une donnée ouverte, issue de la société, du collectif, les intervenants s’accordent à dire que l’open data doit être fortement encouragée, parce qu’elle est un levier à la mise en œuvre de tout projet citoyen / qu’elle va de pair avec une logique d’ouverture de l’action publique / qu’elle peut être d’intérêt général. Les innovateurs sociaux pourront faire valoir leur approche plus éthique de l’usage de l’open data, à des fins sociétales et engageantes.
→ Revoir la rencontre-débat en vidéo :
La « data » au cœur du cycle de rencontres Fond’après 2018
Cette année, les « données » constituent le fil directeur des quatre rencontres prévues (une rencontre par mois de septembre à décembre).
Un nouveau cycle proposé par la Fonda en partenariat avec Domplus Groupe, qui place la donnée au cœur de ses services d’accompagnement et de coaching des personnes, et le Numa Paris, espace d’incubation et de coworking où se croisent problématiques du numérique et de l’intérêt général.
Pourquoi traiter du sujet des données ? Parce que leur production, leur analyse, leur partage, leur accès ou leur captation en font une source de création de valeur centrale pour l’avenir. Mobilisées et utilisées à bon escient, les données peuvent améliorer la compréhension des besoins des personnes et les services qui y répondent. Cependant, la collecte, le traitement et l’utilisation des données soulèvent des questions éthiques, sociales, économiques et écologiques.
Ce cycle de rencontre visent à mettre en débat leur usage par et pour les individus et les collectifs.
Dates et thèmes des rencontres du cycle Fond'après 2018 :
- 4 septembre 2018 : Données de santé et capacitation des patients (voir la synthèse)
- 30 octobre 2018 : Open data et innovation sociale
- 14 novembre 2018 : Smart cities et initiatives citoyennes
- 12 décembre 2018 : Les données, pour consommer et produire responsable ?